
À propos de cet épisode
Au large du Honduras, sur l’île de Roatán, un projet atypique concentre aujourd’hui les tensions entre économie, politique et souveraineté. Son nom : Próspera. Une « ville-entreprise » fondée en 2017, pensée pour attirer les capitaux étrangers, et présentée comme un laboratoire d’ultralibéralisme. Mais derrière la promesse d’innovation, une question s’impose : jusqu’où un État peut-il céder son autorité ?
Pour comprendre, il faut replacer ce projet dans un contexte plus large. Ces dernières années, l’actualité latino-américaine a été marquée par des événements spectaculaires, parfois contradictoires. D’un côté, les États-Unis ont accusé le président vénézuélien Nicolas Maduro de narcotrafic ; de l’autre, Donald Trump a gracié l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández, condamné pour trafic de drogue en 2024. Ces épisodes, en apparence disjoints, s’inscrivent en réalité dans une dynamique géopolitique plus profonde. Le Honduras occupe une position stratégique en Amérique centrale. Dans les années 1980, il servait déjà de base arrière aux opérations américaines contre le Nicaragua. Plus récemment, il est devenu un point d’appui pour les politiques migratoires américaines et les stratégies d’influence dans la région.
Concrètement, cette ville-entreprise dispose d’une autonomie très large. Elle peut fixer un taux d’imposition extrêmement faible, autour de 1 % pour les entreprises, contre environ 25 % au niveau national. Les litiges sont tranchés par arbitrage privé, et non par les tribunaux honduriens. Elle peut aussi choisir d’appliquer des règles inspirées de différents systèmes juridiques à travers le monde, voire en créer de nouvelles. Pour y résider, il faut payer environ 1 000 dollars. Les recettes fiscales sont réinvesties uniquement dans la zone. Aujourd’hui, plus de deux cents entreprises y sont enregistrées, souvent dans des secteurs comme les cryptomonnaies, mais une grande partie de ces activités reste virtuelle. Sur le terrain, le projet reste limité. Un seul immeuble résidentiel a été construit, alors que les ambitions initiales prévoyaient des dizaines de milliers d’habitants d’ici 2030. Des projets sont annoncés : usine de maisons modulaires, centre éducatif autour du Bitcoin, clinique spécialisée en génétique, ou encore services par drones. Mais cette expansion suscite des inquiétudes. Des habitants dénoncent des risques d’expropriation et une marginalisation des communautés locales, notamment autour de la zone de Crawfish Rock, une communauté afro-caribéenne historique. Les tensions portent aussi sur l’accès aux ressources, comme l’eau ou le littoral. Au-delà du cas hondurien, une étude souligne que ces projets traduisent une transformation plus large des rapports entre capital et souveraineté. Des entrepreneurs issus du monde technologique défendent l’idée de territoires gouvernés selon des logiques économiques optimisées, parfois en dehors des cadres étatiques traditionnels.
Próspera se présente aussi comme un laboratoire pour des secteurs émergents, finance numérique, biotechnologie, technologies liées à la longévité, avec un encadrement public limité. Un modèle qui attire certains investisseurs, mais qui interroge sur ses implications à long terme. Au fond, Próspera dépasse largement le cadre d’un simple projet urbain. C’est un exemple d’un phénomène plus large : la multiplication de zones économiques spéciales, d’enclaves et de territoires d’exception qui redessinent les contours du capitalisme mondial. Une transformation encore en cours, dont les conséquences politiques, sociales et démocratiques restent ouvertes, et profondément débattues.
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