Eyes of Iran : comment le régime surveille ses citoyens ?
Premier Regard

Eyes of Iran : comment le régime surveille ses citoyens ?

5 mars 2026· 7:21

À propos de cet épisode

Alors que les bombes américaines et israéliennes frappent l’Iran, Donald Trump et Benyamin Netanyahou appellent la population à renverser le régime. « L’heure de votre liberté approche », lance le président américain. Mais sur les téléphones iraniens, un autre message circule. Un SMS signé des gardiens de la révolution — l’IRGC, pilier militaire du pouvoir — prévient : « Tout mouvement perturbant la sécurité sera considéré comme une coopération directe avec l’ennemi. »

Le contraste est saisissant. D’un côté, des appels à l’insurrection. De l’autre, une machine répressive toujours opérationnelle, malgré les frappes. Et cette machine dispose d’un outil redoutable : un logiciel russe de reconnaissance faciale acquis discrètement par Téhéran.


Grâce à une fuite massive de données provenant d’entreprises russes et iraniennes, le consortium Forbidden Stories et plusieurs médias partenaires ont pu documenter pour la première fois le fonctionnement précis de cette infrastructure de surveillance. Depuis l’été 2022, les Iraniens savent que les caméras les observent. À l’époque, les autorités annoncent officiellement le recours à la reconnaissance faciale, notamment pour contrôler le port du hijab. Mais peu d’informations circulent sur les outils réellement utilisés.


En mars 2025, la Mission internationale indépendante de l’ONU sur l’Iran évoque un « recours massif à la technologie pour restreindre la liberté d’expression » et mentionne l’installation d’un nouveau logiciel à l’entrée d’une université de Téhéran. Mais jusqu’ici, aucun média n’avait pu en détailler l’architecture. Le logiciel en question s’appelle FindFace. Développé par la société russe NtechLab, il est présenté comme capable d’identifier un visage parmi 500 millions en moins d’une seconde, avec une probabilité de 98 %, selon un document promotionnel consulté par les journalistes. NtechLab est étroitement liée au complexe militaro-industriel russe via la holding Rostec, rattachée à l’administration présidentielle russe après l’invasion de l’Ukraine. L’entreprise est aujourd’hui sanctionnée par l’Union européenne et les États-Unis.


En août 2019, NtechLab accorde à une entreprise iranienne, Rasad Intelligent Technologies, le droit d’intégrer FindFace sur le territoire iranien. Deux ans plus tard, la société Kama reprend le flambeau. Selon les documents consultés, le dirigeant de Kama serait membre des gardiens de la révolution. Ce n’est pas seulement la capacité d’identifier un visage qui inquiète. C’est l’ensemble des fonctions associées. Le logiciel permet ce que ses concepteurs appellent l’« interaction tracking » : à partir d’un individu filmé dans le métro de Téhéran ou de Mashhad, le système peut établir une cartographie de ses proches, relier des visages entre eux selon leurs déplacements communs, et croiser ces données avec d’autres informations, comme les plaques d’immatriculation. « Il ne s’agit pas seulement de reconnaître un visage, mais de reconstituer un réseau social complet », explique Nima Fatemi, fondateur de l’ONG Kandoo, spécialisée en cybersécurité des populations vulnérables. « C’est un outil centralisé qui permet de savoir qui est qui et comment les individus sont liés. »


Pour Ali, un expert iranien du secteur technologique qui s’exprime sous pseudonyme, la menace est claire : « Il est désormais beaucoup plus difficile pour le peuple iranien de se soulever. Le régime lutte pour sa survie et dispose d’un outil pour surveiller tout le monde, partout. » Ironie ultime : si NtechLab revendique aujourd’hui des centaines de clients dans des dizaines de pays, la République islamique d’Iran n’apparaît pas sur son site officiel. Un client absent des vitrines, mais bien présent dans les bases de données.


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